ATTITUDES POLITIQUES


ATTITUDES POLITIQUES
ATTITUDES POLITIQUES

L’étude des attitudes politiques constitue l’une des branches les plus vivantes de la science politique, et elle a grandement contribué au renouvellement de cette discipline. Son but est d’établir une liaison constante entre la science politique et les autres sciences de l’homme qui ont choisi l’individu comme unité d’analyse. Elle utilise pour cela, dans toute la mesure du possible, des méthodes et des techniques de recherche précises, et vise à élaborer des théories explicatives.

Rapidement développée aux États-Unis, l’étude des attitudes politiques a fait ensuite des progrès dans la plupart des pays occidentaux à mesure que les enquêtes par sondage s’y multipliaient. Cette extension géographique a permis de remettre en cause sur certains points les conclusions tirées de l’expérience américaine. Mais les enquêtes nationales ne suffisent pas. Le progrès de la connaissance demande des recherches comparatives, assez rares encore dans ce domaine et cependant nécessaires pour élaborer une théorie générale dont on ne possède encore que les premiers éléments.

1. Définition et organisation

Attitudes

Tout au long de sa vie, l’individu prête à certains objets ou à certaines situations une valeur proportionnelle à leur aptitude à satisfaire ses besoins. C’est ainsi qu’une famille acquiert pour ses membres une valeur positive dans la mesure où elle satisfait leurs besoins de nourriture, de protection, d’affection, etc. De cette valorisation, il résulte, chez l’individu, une tendance à manifester un certain comportement chaque fois que cet objet ou cette situation sont en cause. Que la famille soit menacée, par exemple, et l’individu abandonne ses occupations pour se porter à son secours; qu’un événement heureux survienne en son sein, et l’individu participe à la fête. Des conduites de même nature se reproduisent dans n’importe quelles circonstances et à tout moment. Elles traduisent une prédisposition générale et durable à servir le groupe familial, ou encore une attitude favorable à la famille. Ainsi entendue, l’attitude peut être définie comme une disposition relativement persistante à réagir d’une certaine façon à l’égard d’un objet ou d’une stituation donnés. Si cet objet ou cette situation sont un objet ou une situation politiques, on parlera alors d’attitude politique .

Les attitudes peuvent être décrites suivant leurs caractéristiques, notamment par leur direction (on peut être pour ou contre le régime présidentiel, l’égalité politique, etc.) et leur intensité (tout le monde ne réagit pas également à un même objet politique: l’attitude à l’égard du communisme peut être, par exemple, très intense ou relativement effacée). Des études ont montré que ces deux caractéristiques ne sont pas indépendantes: les sujets qui ont des attitudes extrêmes du point de vue de la direction ont en général des attitudes plus intenses. L’existence de cette liaison permet de ramener les deux caractéristiques principales des attitudes à une seule dimension. On représente commodément cette dimension par un continuum où chaque position correspond à un certain degré dans la direction et dans l’intensité.

Ce qu’on appelle improprement «mesurer» l’attitude d’un sujet consiste à repérer sa position dans cette dimension fondamentale. Cette opération est généralement effectuée à l’aide d’une échelle d’attitude constituée d’une série de questions dont les réponses permettent de classer les sujets en fonction de l’attitude considérée, du degré le plus bas au degré le plus élevé. Les modalités d’établissement d’une échelle d’attitude sont nombreuses. On peut la construire a priori sur une base logique (Bogardus), ou recourir au jugement d’un grand nombre d’experts et définir par une analyse statistique de leurs décisions des intervalles apparemment égaux entre chaque échelon (Thurstone), ou laisser les sujets se prononcer sur un grand nombre de propositions, déterminant par leurs réponses celles qui doivent être écartées comme hétérogènes. En France, les échelles les plus utilisées dans le domaine politique sont construites par l’analyse hiérarchique des résultats de sondage (Loevinger).

Orientations

Les attitudes sont un principe d’organisation des comportements, mais elles ne constituent pas le degré ultime de l’organisation psychologique. De même que plusieurs comportements trouvent leur explication dans une attitude sous-jacente, plusieurs attitudes peuvent être liées par un facteur commun. Par exemple, à un moment précis de notre histoire, des attitudes favorables au général de Gaulle, à l’indépendance à l’égard des États-Unis, à l’accroissement des pouvoirs du président de la République et à la construction d’une force nationale de dissuasion se sont généralement trouvées liées entre elles. Elles définissent le profil politique d’un individu. Nous appellerons désormais orientation politique (Campbell) un tel système d’attitudes, appelé idéologie par Eysenck et tempérament par Meynaud et Lancelot.

Comme les attitudes, les orientations peuvent être décrites en termes de direction et d’intensité. La direction de l’orientation correspond à la direction des attitudes à l’égard des principaux enjeux de la vie politique et des principaux courants qui l’animent (clans, partis, tendances idéologiques, etc.). Elles traduisent les préférences politiques du sujet. L’intensité de l’orientation qualifie la réaction du sujet à l’égard de la politique elle-même. Elle traduit son degré d’engagement : l’orientation d’un sujet est plus ou moins intense suivant la place que tient la politique dans ses préoccupations. Pas plus que celles des attitudes, les deux caractéristiques générales des orientations ne sont indépendantes: l’engagement et les préférences sont liés; plus les préférences d’un sujet se portent vers les extrêmes, plus son engagement est intense.

Cette relation a été mise en lumière aux États-Unis par l’équipe d’A. Campbell (Michigan) en utilisant l’identification à un parti comme test de la préférence, et l’intérêt pour les résultats d’une élection comme test de l’engagement. Le choix de ces variables résulte des travaux de cette équipe qui ont montré qu’aux États-Unis le fait de s’identifier plus ou moins fortement à l’un des deux partis était très significatif du point de vue de la direction des attitudes politiques, et que le fait de s’intéresser aux résultats d’une élection était un révélateur très satisfaisant de l’intérêt pour la politique en général. (L’existence même de la relation constatée entre l’identification partisane et l’engagement – dont la mesure pose beaucoup moins de problèmes que celle des préférences – montre d’ailleurs que l’identification à un parti peut être considérée, aux États-Unis, comme un bon indicateur de la direction des orientations politiques.) Cette relation apparaît clairement sur le graphique (Campbell) où DD signifie forte identification au Parti démocrate, D faible identification au Parti démocrate, I indépendant (pas d’identification), R faible identification au Parti républicain et RR forte identification au Parti républicain.

En dehors des États-Unis, la direction des orientations politiques doit généralement être appréciée par rapport à une dimension idéologique droite-gauche proposée par la culture politique nationale, pour ordonner les attitudes, de la plus réactionnaire à la plus progressiste.

Dans certains pays, le système de partis est assez stable et assez significatif du point de vue de cette dimension idéologique pour que l’identification à un parti soit retenue comme test des préférences politiques. Campbell a montré qu’en Scandinavie, par exemple, il existe une liaison positive très nette entre le degré d’extrémisme du parti auquel le sujet s’identifie et le degré d’engagement politique de ce sujet.

Dans d’autres pays, en revanche, le système de partis est trop instable ou trop éloigné de la dimension idéologique (par suite de l’influence d’une personnalité ou de l’interférence de clivages ethniques, religieux, etc.) pour que l’identification à un parti soit retenue comme test des préférences. C’est, semble-t-il, le cas en France, où la relation entre engagement et préférences est plus nette quand on mesure la direction de l’orientation par l’identification à une tendance idéologique (Deutsch, Lindon, Weill) plutôt que par l’identification à un parti (Michelat, Campbell). En mesurant l’intérêt politique déclaré par les sujets qui s’identifient à chacune des tendances idéologiques, l’équipe de la Sofres avait abouti aux résultats indiqués dans le tableau; il permet de tracer une courbe des orientations politiques en France, comparable à celle que Campbell a établie pour les États-Unis.

La lecture de courbes de ce genre indique que les extrémistes sont mieux informés et ont des attitudes plus partisanes, c’est-à-dire plus cohérentes, et sans doute plus stables que les sujets situés plus près du centre. En conséquence, ce sont les hésitations et les variations de ces derniers qui tendent à décider du partage des voix dans une élection; la décision politique est remise par la force des choses entre les mains des sujets les moins convaincus, donc les moins informés et les moins cohérents. En raison de son importance décisive, cette catégorie d’«indépendants apathiques» retient de plus en plus l’attention des observateurs. C’est ainsi que l’équipe de la Sofres lui fait une place particulière parmi les familles politiques françaises, regroupant sous le nom de marais les sujets qui ne parviennent pas à se situer sur la dimension droite-gauche et les quelque 67 p. 100 de centristes qui ne s’intéressent pas à la politique.

2. Formation et modification

Formation

Des enquêtes menées auprès de populations d’âge scolaire – et notamment aux États-Unis – ont montré que les orientations politiques étaient déjà formées chez les enfants de neuf ou dix ans. À cet âge, les enfants n’ont pas seulement acquis des notions assez précises sur le fonctionnement de l’État et les principaux rôles politiques, ils ont également établi des identifications partisanes solides: à dix ans, moins de 25 p. 100 seulement des jeunes Américains sont incapables de dire de quel parti ils se sentent le plus proches (Hess et Torney).

Cette fixation de l’orientation politique dans l’enfance et son développement au cours de la croissance de l’adolescent résultent de l’influence de nombreux facteurs. La famille a longtemps semblé le plus important. Quand on considère l’ensemble de la population, et non quelques cas particuliers, on ne peut manquer d’être surpris, en effet, par la stabilité des préférences politiques et la continuité des styles d’engagement au sein d’une famille à travers les générations. Dans les pays anglo-saxons, il semble que de 70 à 80 p. 100 des parents transmettent à leurs enfants leurs identifications partisanes, et que les plus intéressés par la politique éveillent tout naturellement l’intérêt politique de leurs enfants. Il en irait en somme des orientations politiques comme de l’appartenance religieuse. Mais cet héritage familial n’est pas partout le même. Il varie d’une culture à l’autre suivant la structure de la famille (rôle des grands-parents, des collatéraux, etc.) et d’une famille à l’autre suivant le climat politique qui y règne (famille apathique ou engagée, politiquement homogène ou divisée, etc.) ou suivant le style d’autorité des parents (une autorité trop lourde, ou trop légère, favorisant la rébellion). En outre, il semble que la transmission familiale soit plus efficace en ce qui concerne les orientations générales (identifications partisanes ou religieuses) que les attitudes spécifiques pour lesquelles elle rencontre la concurrence d’autres agents de socialisation (Jennings et Niemi).

Au premier rang de ceux-ci, il faut citer l’école, où l’enfant subit une triple influence: celle de l’enseignement dont le contenu historique, moral, civique ou ouvertement politique marque l’orientation enfantine; celle du maître dont le style autoritaire ou libéral conditionne les attitudes des élèves envers l’autorité; celle des camarades, enfin, peut-être la plus importante dans une culture où chacun s’oriente en fonction des attentes d’autrui (Riesman). À Detroit, par exemple, où les camarades d’école sont en majorité démocrates, 84 p. 100 des pères démocrates transmettent à leurs enfants une préférence démocrate, alors que 51 p. 100 seulement des pères républicains réussissent à transmettre une préférence républicaine.

Les moyens d’information de masse et la littérature enfantine ajoutent leur influence à celle de l’école en proposant une certaine image de la politique – plus ou moins honorable – et en diffusant les stéréotypes (exaltation de la violence, préjugés ethniques, etc.) qui marquent de façon insidieuse les attitudes des enfants.

Modification

Si l’orientation politique est fixée tôt dans l’enfance, elle n’est pas immuable. Quand la situation d’un individu dans la société se modifie ou que la société elle-même se transforme, les attitudes de cet individu peuvent changer. La mobilité personnelle est évidemment un des facteurs privilégiés du changement: mobilité familiale qui amenait autrefois le ralliement de la fiancée à la tradition familiale de son futur mari (même si des différences d’âge, de religion, d’éducation, de revenu, ou la proximité des parents pouvaient freiner ou renverser ce mouvement); mobilité géographique, particulièrement importante quand elle s’accompagne d’un changement brutal de culture politique (exode rural, passage du sud au nord des États-Unis, etc.); mobilité sociale enfin, dont les effets diffèrent suivant le sens du reclassement: s’il s’agit d’une ascension sociale, le sujet adopte l’orientation politique du milieu dans lequel il s’intègre; si c’est un déclassement, il préserve avec soin l’orientation antérieure qui le rattache à son milieu d’origine (Maccoby et al.).

Les modifications de la situation extérieure ne sont pas non plus sans influence sur le changement des attitudes politiques: il n’est pas certain, par exemple, qu’une attitude colonialiste survive très longtemps à la perte des colonies. Mais si les événements et les personnalités qui animent la vie politique suscitent continuellement de nouveaux débats, leur action corrosive sur la stabilité et la cohérence des orientations politiques est gênée par le caractère conservateur des mécanismes de la perception. Celle-ci est en effet très sélective, et le sujet ne voit que ce que ses attitudes antérieures lui permettent de voir et de comprendre. On touche ici l’une des limites les plus sérieuses de la propagande politique qui peut plus facilement renforcer les attitudes des convaincus que convertir des adversaires. Ceux-ci s’efforcent plus ou moins consciemment de ne pas la rencontrer. C’est seulement quand ils ne peuvent échapper à l’exposé des thèses adverses que leur conversion – toujours malaisée – devient possible. (Les débats contradictoires à la télévision inaugurés par Kennedy et Nixon en 1960 ont constitué une innovation importante à cet égard.)

3. Facteurs sociaux de l’orientation politique

Variations de l’orientation selon la condition sociale

Qu’elle s’exprime par l’appartenance à une catégorie sociale, à un groupe organisé ou à un groupe primaire (à relations interpersonnelles directes et fréquentes), la condition sociale introduit des différences très significatives dans l’orientation politique.

Les catégories d’appartenance

Certaines sont fondées sur des caractéristiques biologiques, sexe, âge ou race, dont l’expression politique est très proche dans la plupart des pays développés. Les femmes ont longtemps été plus réservées que les hommes à l’égard de la politique, et leurs préférences vont à des formations plus conservatrices. Les jeunes de moins de vingt-cinq ans et les personnes âgées de plus de soixante ans sont, en général, moins participants que les adultes qui sont aussi plus progressistes que leurs aînés. Les membres des minorités ethniques qui parviennent à franchir les barrières culturelles ou juridiques formant obstacle à leur participation sont généralement attirés par les partis de mouvement.

Quand on considère les catégories socio-économiques – fondées sur le revenu, la profession, l’instruction, etc. – on constate que l’engagement dans la politique est davantage fonction du bien-être que du besoin: les citoyens actifs se recrutent, proportionnellement, beaucoup plus dans les couches aisées que dans les classes défavorisées. En ce qui concerne les préférences, les partis conservateurs recrutent généralement leur clientèle dans les catégories les plus favorisées et aussi, parfois, dans la frange la plus pauvre de la population que n’atteint pas l’argumentation des formations progressistes.

Si l’on introduit la dimension géographique, on observe que l’engagement est en moyenne plus élevé dans les zones centrales que dans les zones périphériques restées à l’écart des grands courants de communication. Cet isolement relatif favorise l’enracinement des traditions politiques. En France, par exemple, les attitudes politiques semblent plus changeantes en milieu urbain; dans les campagnes, au contraire, les partis se sont taillé de longue date des fiefs qui ne se laissent pas investir aisément.

Les groupes organisés

L’adhésion à un groupe organisé favorise l’engagement dans la politique, même si l’activité de ce groupe n’a que peu de rapports avec la vie publique. Si le sujet adhère à plusieurs organisations, ou s’il exerce dans l’une d’elles une fonction de direction, son degré d’engagement tend à être plus élevé encore. La participation politique apparaît de ce point de vue comme un des éléments d’une participation sociale très fortement cumulative.

En outre, l’appartenance à une organisation non directement politique correspond souvent à une préférence politique déterminée: les fidèles d’une Église, les membres d’un syndicat ou d’un mouvement de jeunesse n’ont pas les mêmes attitudes que des individus de même condition sociale restés en dehors de ces organisations.

Michelat et Simon ont montré par exemple que la religion était plus déterminante que l’appartenance de classe dans l’orientation politique des Français.

Les groupes primaires

On a évoqué plus haut l’importance de la famille dans la formation et la transformation des attitudes politiques. Aucun groupe social n’est aussi homogène du point de vue des attitudes et des comportements. Mais l’appartenance à d’autres groupes primaires peut également se traduire par une orientation particulière des attitudes politiques. C’est le cas du groupe d’amis dont l’orientation politique devient de plus en plus homogène à mesure que le sujet vieillit: après quarante-cinq ans, près de 80 p. 100 des électeurs votent de la même façon que leurs trois meilleurs amis contre 53 p. 100 seulement avant vingt-six ans (Berelson, Lazarsfeld, McPhee).

Schéma d’interprétation

Les relations très générales dégagées ci-dessus indiquent que la culture des pays occidentaux associe à chaque condition sociale des rôles politiques déterminés. Si l’on considère l’engagement, on voit qu’aux rôles sociaux dominants (hommes, adultes, riches, dirigeants d’organisation, etc.) sont associés des rôles de participation, tandis qu’aux rôles sociaux dominés sont réservés des rôles de passivité. Les femmes, les jeunes, les plus pauvres qui ne s’intéressent pas à la politique ont le sentiment de se comporter normalement , c’est-à-dire de répondre à ce qu’on attend d’eux. Il en est de même pour les préférences qui correspondent souvent à des normes bien établies: on attend d’un jeune qu’il soit extrémiste, d’un riche qu’il soit conservateur, d’un ouvrier qu’il soit socialiste, etc. Il faut parfois beaucoup d’anticonformisme pour échapper à des normes aussi contraignantes, et encore doit-on alors en payer le prix: «l’étranger» qui ne joue pas le jeu des rôles politiques passe souvent pour un traître à l’égard du groupe qu’il n’a pas suivi.

Ce conformisme culturel est heureusement atténué par la diversité des appartenances sociales de chaque individu. Chacun appartient en effet à plusieurs groupes à la fois (groupes primaires, organisation, classe sociale, etc.) dont les normes politiques peuvent être variées. Suivant qu’il privilégie l’un ou l’autre – qu’il se considère d’abord comme un jeune, un catholique ou un ouvrier, par exemple –, ses attitudes seront différentes. L’importance de ce groupe de référence apparaît clairement dans l’étude de Michelat et Simon citée plus haut. En 1966, parmi les ouvriers objectivement ancrés dans la classe ouvrière, le vote communiste était de 52 p. 100 chez ceux qui s’identifiaient subjectivement à la classe ouvrière et étaient sans religion, de 32 p. 100 chez ceux qui ne s’identifiaient pas à la classe ouvrière mais étaient sans religion, de 21 p. 100 chez ceux qui étaient catholiques pratiquants et s’identifiaient à la classe ouvrière et de 6 p. 100 chez ceux qui ne s’identifiaient pas à la classe ouvrière et étaient catholiques pratiquants.

4. Facteurs de l’orientation politique tenant à la personnalité

Le choix d’un groupe de référence peut être dicté au sujet par la culture politique qui propose, pour chaque époque et chaque pays, une hiérarchie des appartenances particulières, privilégiant tantôt la communauté nationale, tantôt la classe sociale, tantôt le groupe primaire. Mais on n’oubliera pas que le choix d’un groupe de référence est l’un des éléments par lesquels un individu construit son identité personnelle. L’étude des attitudes politiques doit donc faire une certaine place à l’analyse de la personnalité.

Celle-ci est parfois définie, par souci de commodité, comme un ensemble de traits (intelligence, maîtrise de soi, agressivité, etc.) mesurés à l’aide de tests psychologiques. Il est dès lors aisé de rechercher des correspondances entre les attitudes politiques d’un sujet et ces traits de personnalité. Les résultats obtenus à ce jour semblent particulièrement intéressants pour expliquer le degré d’engagement: celui-ci paraît lié à la vigueur du moi et au sens de l’efficacité personnelle (Campbell et al., Milbrath). Cependant, certaines enquêtes ont abouti à de solides présomptions en ce qui concerne les préférences (McClosky et le conservatisme, Almond et le communisme, Michelat et Thomas et le nationalisme).

L’approche fondée sur les traits de personnalité a le défaut de mettre l’accent sur des caractéristiques invariables et partagées. Elle est d’esprit typologique et néglige cet aspect historique et original de toute personnalité que le psychologue définit comme «la configuration unique que prend au cours de l’histoire d’un individu l’ensemble des systèmes responsables de sa conduite» (Filloux). Si l’on tient compte de cet aspect, la recherche de l’expression politique de la personnalité ne peut être séparée d’analyses cliniques ou biographiques s’inspirant éventuellement des théories psychanalytiques. C’est, par exemple, la voie suivie par l’équipe d’Adorno dans son étude de la personnalité autoritaire qui visait, d’une part, à repérer les tendances antidémocratiques dans une population et, d’autre part, à vérifier si ces tendances politiques correspondaient à des tendances profondes de la personnalité, enracinées dans l’histoire personnelle de chaque individu. En combinant heureusement les mesures d’attitudes et les études cliniques, Adorno et ses collaborateurs ont cru pouvoir tracer de la sorte le profil personnel des autoritaires d’extrême droite aux États-Unis. Mais leur recherche a été justement critiquée pour avoir négligé une autre forme d’autoritarisme qui apparaissait à l’étude clinique de la personnalité, mais qui ne correspondait pas à une orientation politique conservatrice. L’existence d’un autoritarisme de gauche ne remet-elle pas en question l’explication du tempérament fasciste par la seule personnalité autoritaire?

Il se peut que les travaux d’un psychologue britannique, H. J. Eysenck, aient apporté la réponse à cette question. Par une méthode d’intercorrélations (analyse factorielle), Eysenck a dégagé en effet deux facteurs qui permettent, selon lui, d’ordonner les attitudes politiques de la population. L’un semble correspondre à l’orientation vis-à-vis du progrès: c’est la dimension droite-gauche ou radical-conservative , d’où le nom de facteur R que lui a donné Eysenck; l’autre concerne l’orientation vis-à-vis de l’autorité: c’est la dimension autoritaire-libéral ou tough minded-tender minded , d’où le nom de facteur T. Un sujet très autoritaire, comme ceux qu’étudie l’équipe d’Adorno, n’est donc pas nécessairement un sujet conservateur; il peut fort bien figurer parmi les radicaux , car il s’agit de deux dimensions indépendantes qu’on représente commodément ainsi:

L’analyse clinique montre d’autre part que, de ces deux facteurs, seul le facteur T peut être interprété en termes de personnalité. Il correspond à la projection des structures profondes du moi sur les attitudes politiques. Le facteur R, en revanche, échappe largement à l’investigation clinique. Le choix par le sujet d’une position sur la dimension droite-gauche lui servirait moins à exprimer ses tensions profondes qu’à assurer son ajustement intellectuel et social à la société politique. Mais, même réduite ainsi, l’influence des structures de la personnalité ne doit pas être sous-estimée. On peut regretter que la psychologie politique se soit si longtemps cantonnée dans l’étude de l’autoritarisme «déviant»; mais il n’est certainement pas sans intérêt d’expliquer pourquoi les préférences d’un sujet s’expriment de façon tolérante ou agressive.

5. Facteurs politiques de l’orientation politique individuelle

Les attitudes se forment par rapport à une situation politique – problèmes, forces et institutions – qui conditionne très largement leur orientation.

L’influence de la conjoncture n’a pas besoin d’être soulignée. L’apparition de nouveaux problèmes ou de nouvelles personnalités qui animent la vie politique explique la plupart des variations à court terme des préférences et de l’engagement. L’influence des forces politiques est plus subtile et plus profonde. Les partis polarisent en effet les attitudes de la population en lui proposant des modèles structurés. Le citoyen qui n’a pas formé d’attitude à l’égard d’une situation nouvelle se tourne vers le parti dont il se sent le plus proche pour s’informer et orienter sa réaction. S’il a déjà formé son jugement, il peut très bien le réformer s’il découvre que l’autorité en qui il a confiance a réagi différemment. Le citoyen paraît souvent plus enclin à changer d’attitude qu’à changer de parti. Mais si ce processus de réduction est permanent, il est toujours inachevé; à tout moment, il subsiste encore d’importants décalages entre les attitudes des partis et celles de leurs électeurs. Connaître ce décalage et apprécier son évolution probable en fonction d’une décision souhaitée, c’est souvent toute la politique partisane.

La polarisation des attitudes politiques dépend également de l’agencement des institutions. On peut distinguer de ce point de vue les institutions qui favorisent plutôt le recensement des nuances de celles qui visent plutôt à la coalition des volontés. Le problème a été traditionnellement abordé sous l’angle de l’influence des modes de scrutin. Il a donné lieu à ce propos à un grand débat entre les partisans (Duverger, Hermens) d’une explication institutionnelle du morcellement des attitudes partisanes – influence de la représentation proportionnelle ou du scrutin à deux tours – et les partisans (Lavau) d’une explication sociologique – diversité irréductible des intérêts sociaux. Le débat a perdu un peu de son acuité. On s’accorde généralement sur le fait que l’influence du mode de scrutin ne peut être séparée de celle de l’ensemble des institutions. À cet égard, l’évolution de la vie politique française depuis 1962 est fort instructive. L’introduction de mécanismes institutionnels nouveaux, notamment l’élection directe du président de la République, a entraîné en effet d’importantes modifications dans les attitudes politiques. Les Français étaient habitués aux jeux délicats de la politique «proportionnelle», dans laquelle leur rôle était plus consultatif que décisif. Ils paraissent s’être adaptés en quelques années à la polarisation apparemment très contraignante d’un système majoritaire, qui leur donne la possibilité d’intervenir directement dans la désignation d’une équipe gouvernante. Quitte à se lasser de ces alignements obligatoires au bout de quelque temps: le «nouvel électeur» qui apparaît à la fin des années quatre-vingt tend à se déterminer au coup par coup en fonction des enjeux et des candidats. La vie politique y gagne en sophistication ce qu’elle perd en prévisibilité et l’étude des attitudes politiques en tire un nouvel intérêt.

C’est dire qu’on ne saurait isoler sans danger l’étude des attitudes politiques des études politiques traditionnelles. Et les condamnations réciproques qui ont souvent marqué leur développement parallèle devraient s’effacer devant l’évidence de leur complémentarité.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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